Wilhelmine, princesse de Courlande, duchesse de Sagan

1781 –1839


 

La  personnalité hors du commun de la duchesse de Sagan est peu connue en France, car les livres qui retracent son destin sont en allemand ou en anglais, seul un livre a été traduit, celui de Rosalynd Pflaum « les trois Grâces de Courlande » chez Albin Michel en 1986.


Les livres parlant du congrès de Vienne sont légion et parlent du salon de la duchesse de Sagan, mais ne retracent pas sa vie.
Le seul livre qui retrace la vie de Wilhelmine est celui de son unique biographe allemand, Clemens Brühl (en réalité Clemens von Braunmühl)« Die Sagan, das Leben der Herzogin von Sagan, Prinzessin von Kurland »  paru en 1941 à Berlin et non traduit en français.
En 1966 paraissent les lettres de Metternich à Wilhelmine, écrites le plus souvent en français, que l’on croyait perdues, retrouvées en Bohème, à Plass et publiées par Maria Ullrichova qui éclairent d’un jour nouveau la personnalité de Metternich et de Wilhelmine.
En 1975 paraît  le livre de l ‘américaine Dorothy Guis Mac Guigan: » Metternich and The Duchess »  puis en 1994, en allemand, sa traduction : « Wilhelmine von Sagan, zwischen Napoléon und Metternich ».  


En Tchéquie, en 1992 parait à Prague le livre de Helena Sobkova « le secret de Barunka Panklova »  où elle recherche les origines de Bozena Nemcova , et parle de Wilhelmine et de   la famille de Courlande, mais  le livre n’a  pas été traduit.  

Rien en français. Et pourtant !

Cette femme remarquable fut une farouche adversaire de Napoléon, mena la résistance contre lui quand il voulut envahir l’ Europe et c’est peut-être pour cette  raison qu’en France les napoléoniens ignorèrent son destin, bien qu’elle soit apparentée à la famille de Talleyrand. Elle parlait le français, l’allemand et l’anglais et faisait partie de la haute société européenne de l’époque qui enviait son immense fortune.

Le duché de Courlande

La Courlande est un pays qui n’existe plus actuellement, c’est une région de la Lettonie actuelle sur la Baltique  Le duché était devenu vacant au 17eme siècle quand la famille Kettler d’origine allemande se fut éteinte .Alors la tsarine Anna de Russie désigna son favori, Johann Peter Biron pour succéder au trône  de Courlande. Mais elle mourut prématurément et son successeur, Ivan n’avait qu’un an, aussi ce fut Biron qui devint régent de la Russie .

Il fut chassé par la tsarine, mère d’Ivan et banni en Sibérie avec toute sa famille. Il ne revinrent que 21 ans plus tard. En 1769  le duc laissa son duché à son fils Peter qui avait passé toute sa jeunesse en exil  en Sibérie, il régna jusqu’en 1796 où il fut obligé de vendre pour 8 millions de guldens son duché à Catherine II de Russie attirée par les débouchés du duché sur la Baltique. De plus, il avait reçu une rente de 250 000 guldens, et un douaire pour sa femme. Avec sa fortune, il  acheta des châteaux en Prusse: Nachod, Gellenau, Sagan, et le palais de Courlande à  Berlin. Son château de Sagan avait appartenu à Wallenstein. Il était donc réputé immensément riche. Il mourut en 1800,  sa fille ainée devint alors duchesse de Sagan.

L’enfance de Wilhelmine 

Katharina Friederike Wilhelmine Benigna née le 8 février 1781 à Mitau (aujourd’hui Jegava, en Lettonie) est la première fille d’Anna Dorothea de Medem, 18 ans  et de Peter  de Courlande, 55 ans  et  la préférée de son  père. 

En 1784, Peter et sa femme partent pour un long voyage en Italie et emmènent la petite fille. Ce voyage marquera son existence si bien qu'elle retournera très souvent en Italie  Elle les accompagne aussi en Hollande. Bientôt  naissent ses deux sœurs,  Pauline et Jeanne. 

Sa mère est souvent en voyage pour régler les affaires de Courlande à Varsovie  et elle est  seule avec ses sœurs à Würzau et  Mittau.  Elle eut pour préceptrice la sœur de Georg Forster,  Antonie Forster. On sait peu de choses sur son enfance qui fut assez solitaire. Elle est témoin des difficultés que son père rencontre avec la tsarine Catherine qui exige la vente du duché de Courlande. La famille se réfugie à Sagan où elle mène la  vie d’une petite cour allemande, on reçoit de nombreuses visites, il y a  des fêtes, des bals, des représentations théatrales qui font vivre le château. Mais les parents vivent séparés.  Les filles sont seules avec leur père, leur mère vit le plus souvent de son côté à Loebichau avec sa dernière fille Dorothée, née en 1793.

En 1795, à 14 ans, Wilhelmine  «  était encore gentille et sage », dit un témoin, mais  à Sagan elle est « mal élevée , fière et  n’en faisant qu’à sa tête » !! Elle a alors 17 ans ! 

En 1798, elle accompagne sa mère à Kalsbad,  celle- ci fait la connaissance du baron suédois Armfeld. Rencontre fatale, le baron est un séducteur-né, il a du fuir sa Suède natale pour des raisons politiques. Le 13 janvier 1800,  Peter meurt, Wilhelmine devient duchesse de Sagan    il faut songer à la marier, on parle du prince Louis Ferdinand comme prétendant, mais la cour de Berlin refuse parce qu’elle n’est pas du même rang, malgré l 'appui de Louise. princesse Radziwill ,la soeur de Louis Ferdinand ,amie de Anna Dorothea et marraine de Dorothée.

 

Louis Ferdinand de Prusse, tombé à Saalfeld le 10 octobre1806

 

  Ce fut une grosse déception pour Wilhelmine qui se sentit blessée dans son orgueil. Elle  se jura de ne jamais remettre les pieds à Berlin et elle tint parole. Comme elle était très impulsive, elle épousa par dépit  le 23 juin 1800 Louis de  Rohan-Gueméné un émigré  français. Une autre raison est qu'elle avait attrapé la "maladie de 9 mois "comme disait joliment sa mère!En effet, elle était en même temps devenue la maîtresse d’Armfeld et attendait un enfant de lui qui naquit en  janvier 1801 à Hambourg, sa fille Gustava, dite Wawa.

 

 Situation des plus compliquée, la naissance reste secrète, l’enfant est emmené par son père en Suède où elle est élevée par  l’épouse admirable d’Armfeld.  Avec  l'appui du tsar Alexandre en 1814, Wilhelmine essayera de faire revenir sa fille près d’elle, mais  l’enfant refusera et déclarera ne connaître que sa mère adoptive  Elle ne devra jamais la revoir. Armfeld et Wilhelmine lui avaient écrit un billet sur lequel était inscrite sa filiation. Wilhelmine la dota largement et elle put vivre confortablement avec l’héritage de sa mère, elle épousa un cousin et eut 4 enfants dont les descendants vivent encore en Finlande  et en Suède. Ce drame de jeunesse marquera Wilhelmine pour le restant de sa vie. On peut lire le drame qu ‘elle vécut dans les lettres qu ‘elle écrivit à Metternich en 1813-1815, publiées par Maria Ullrichova qui les retrouva à Plass et publia en 1966.

 

Wilhelmine, duchesse de Sagan

Entre 1800 et 1814, Wilhelmine vit plus souvent à l’étranger que dans son duché de Sagan. 

le château de Sagan (Zagan)

Paris, Londres, Dresde,  Karsbad, Prague et Vienne sont ses lieux de séjour.  Toute cette époque est fortement marquée par le Consulat et  l’ Empire et les guerres napoléoniennes, aussi son errance est conditionnée par les guerres. Il est incroyable de voir combien de lieues elle a parcouru à travers  l’ Europe toute sa vie durant. Peut-on imaginer ce que représente à cette époque le parcours de ses parents de  l’actuelle Lettonie jusqu’à Rome ?  Ils restèrent partis 2 ans !

En 1802, elle va à Paris avec son mari et Armfeld,  oui, la femme , le mari et l’amant !!  et ensuite à Londres
La duchesse d’Abrantès et la comtesse de Boigne parlent de la princesse de Rohan dans leurs mémoires. Ses sœurs font aussi des mariages malheureux, Pauline épouse le prince de Hohenzollern dont elle se sépare vite et Jeanne le duc d’Acerenza avec lequel elle ne vivra pas.

Le couple Rohan retourne en 1803 à la cour de Dresde. En mars 1805, elle divorce de Louis de Rohan qu’elle trouve trop bavard et manquant de dignité . Ils étaient trop mal assortis.  Elle  épouse en mai le prince russe Troubeskoi, dont elle divorce peu après en 1806, car elle ne veut pas le suivre en Russie. C‘est une femme impulsive, capricieuse et malheureuse qui a déjà de fortes ambitions et ne peut les réaliser. En 1805 les deux sœurs, Pauline de Hohenzollern et Wilhelmine sont chez leur mère à Loebichau en Thuringe, près d’Altenburg. Jeanne les rejoint :  C’est l’époque de la guerre avec Napoleon.  

Loebichau


Les trois sœurs se réfugient à Prague au palais de Courlande.

En 1806-1807, la politique  l’occupe de plus en plus, elle s’engage dans la résistance à Napoleon. Elle éprouve une vraie  hostilité envers les français qui avaient dévasté le château de Sagan. Et  son premier amour, le prince Louis Ferdinand tombe à Saalfeld. Encore une raison de plus de haïr les français.
Apres avoir connu un suédois, puis un français, puis un russe, elle fait la connaissance à Dresde de  l’Anglais John King avec lequel elle se lie. Elle va avec lui en janvier 1807 ,la liaison durera jusqu’en 1809.
A cette époque, elle séjourne souvent en Bohème,  à Nachod  qu'elle a hérité de son père et à Ratiborschitz  en été, Elle fait transformer le château en style empire, aménager le parc de Ratiborschitz en jardin anglais, plante des arbres.  

 

      Ratiborschitz

www.radio.cz/ es/articulo/47926

http://fmv.vse.cz/cz/castles/ratibor.htm

Nachod

http://90plan.ovh.net/~tchequie/fr/decouverte/e_mesta.php

 

En 1804 ,Talleyrand achète le château de Valençay et ses terres. 

 

Napoleon    Talleyrand        chateau de Valençay

1808 est l’année où Napoleon  rencontre le tsar de Russie  à Erfurt et où Talleyrand se rapproche d’Alexandre. Celui ci va rendre visite à Anna Dorothea à Loebichau et lui fait part du désir de Talleyrand de marier son neveu Edmond avec sa dernière fille Dorothée, réputée être une riche héritière. Talleyrand avait entendu parler de la famille  par  Batowski , l’ancien amant de la duchesse de Courlande et probablement père de Dorothée.  Le mariage est célébré en avril 1809 à Francfort , aucune des sœurs n’est présente, elles sont révoltées de savoir leur sœur livrée au  camp ennemi.


En février, Wilhelmine met son château de Nachod  à la disposition du duc de Braunschweig  pour constituer sa » légion noire » contre Napoleon. Talleyrand se sert des Courlande pour conspirer avec Alexandre contre Napoleon. Apres le départ de Napoleon de Vienne, Wilhelmine s’ installe au premier étage du palais Palm dans la rue Schenken, les deux sœurs  Jeanne  et Pauline, séparées aussi de leurs encombrants maris habitent ensemble dans la rue Anna.

En 1810, elle est à nouveau seule, elle invite le prince Alfred von Windichgraetz à se reposer à Ratiborschitz d’une pneumonie, leur amitié se transforme en amitié amoureuse ,il a 6 ans de moins qu’elle et est très jaloux. Sa mère et sa sœur voient d’un très mauvais oeil cette liaison, lui –même est gêné de l’esprit d’indépendance de Wilhelmine .

En 1810, ce sont les préparatifs du mariage de Napoleon avec Marie Louise.
La résidence de Wilhelmine est le point de rencontre de nombreuses personnalités de Vienne là, elle rencontre le beau Clemens Metternich qui a 36 ans, l’homme qui aime tant les femmes…Il revient de Paris.. En 1809 il est ministre des  affaires étrangères, il sait se servir des salons comme instrument de la politique. En janvier 1810, il devient chancelier, aidé par son secrétaire  Gentz, alors l’amant de Jeanne.  

                              

Metternich                                                                                      Wilhelmine par Eder

Elle est une femme intelligente, spirituelle, belle, riche et la tête politique  et surtout avec un regard ouvert sur le monde et une vision d’ensemble des problèmes. Tout ce qu’il fallait à Metternich à cette époque : il cherchait des conseils, il les trouva chez Wilhelmine.

1811, Metternich est à Paris, Wilhelmine à Kalsbad, elle revient à Vienne. En 1812, elle ramène avec elle Marie Wilson, qui sera plus tard rebaptisée Marie von Steinach, la fille illégitime de Louis de Rohan et de Pauline.  Elle avait déjà deux autres filles adoptives, Clara Bressler et Emilie de Gerschau  qu’elle élèvera comme ses propres filles.

1812, c’est l’apogée de la liaison avec Metternich, il a 40 ans elle 32, c’est un couple magnifique,  

 

Metternich                                                              La duchesse de Sagan                                     Le tsar Alexandre

 

Wilhelmine rêvait d’un destin politique, les femmes  ne pouvaient à cette époque que régner par personne interposée, c’est ce rôle qu’elle ambitionnait pour elle en devenant la compagne de Metternich. Celui-ci lui écrit le 5 décembre1813 : « …je veux que tu saches que tu as été aimée comme tu le mérites et que ton image a soutenu dans les moments qu auront décidé du salut du monde un homme qui a été directement appelé à influer sur les destinées…. » (Cité par M.Ullrichova)
Hélas pour elle, il est marié avec Lorel,  la fille du chancelier Kaunitz, il a des enfants  et pour cet ambitieux, il n’est pas question de divorcer.  

            Wilhelmine par sir Lawrence à Vienne


 Ratiborschitz va être le lieu de rendez-vous des personnalités de l’époque qui combattent Napoleon : Alexandre se rend lui même à Ratiborschitz le 15 juin 1813 et en juillet 1813, sont présents Hardenberg , Nesselrode, Stadion , Metternich pour discuter du sort à réserver à Napoleon.    
On peut  mesurer le rôle politique important que joua à cette époque la duchesse de Sagan qui rassemblait autour d’elle tous les  opposants à Napoleon.

En avril 1814 elle décide de partir pour Paris, puis pour Londres où se trouve Metternich, puis elle séjourne à Baden, près de Vienne. Elle est sans cesse en voyage, il semble que ces déplacements lui sont nécessaires. Toute sa vie, elle sera en route et il est difficile de la suivre. Elle est sans cesse inquiète,  ne trouvant la paix nulle part

Wilhelmine, duchesse de   Sagan au congrès de Vienne

En 1814, c’est la chute de l’ennemi juré  et c’est le congrès de Vienne. Talleyrand part, accompagné de sa jeune nièce Dorothée 21 ans, qui va retrouver ses sœurs. Il sait qu’il sera en contact grâce à elle avec la société européenne.

La duchesse de Sagan a donc 33 ans au début du congrès,  On la surnomme la « Cléopâtre de Courlande » Lorsque le congrès débute, elle est en train de rompre avec Metternich, sous la pression du tsar qui partage aussi ses faveurs. Clemens en devient fou, il ne pense qu’à ça,  et n’a la tête qu’à ce chagrin d’amour. Comment un politicien aussi important peut-il s’occuper dans  un tel état  d’esprit des affaires politiques ? Gentz, le secrétaire particulier de Metternich le raconte : on ne peut lui parler, il est toujours entouré des dames de Courlande qu il met au courant des affaires politiques :

 » A sept heures, je vais pour le diner chez Metternich. Comme d’habitude, (quand il se trouvait en compagnie de la duchesse de Sagan) il ne m’écoute pas. Toute la clique de Courlande était là. Metternich a initié ces femmes à tous les secrets politiques, ce qu’elles savent est incroyable. Alors Talleyrand apparaît et me fascine. A la première ébauche contre la déclaration, il semble que le diable le  possède, il ne me laisse pas placer un mot…. »

Wilhelmine tient  salon important où se rencontrent les diplomates et les  personnalités du congrès. Les espions relatent   fidèlement les  visites de ces messieurs chez ces dames. Un rapport de police raconte :« M. de Talleyrand passe toutes ses soirées chez Madame de Sagan, où il se flatte de percer les secrets du prince de Metternich »
Elle est toujours en relation  avec le tsar Alexandre qui verse une pension  à sa mère. Celui -ci n‘aime pas Metternich, entre autres à cause de leur rivalité amoureuse  et fait pression sur Wilhelmine pour qu’elle rompe avec lui.
Wilhelmine a pour rivale  une autre femme importante du congrès, autrefois maîtresse,  elle aussi de Metternich, Catherine Bagration,  surnommée  « l’Andromède russe » qui avait eu une fille de Metternich, Clémentine. Ironie ! Les deux femmes habitent le même palais Palm et se haïssent furieusement.  

 Vienne, c’est aussi le destin de sa sœur cadette Dorothée  qui accompagne son oncle Talleyrand pour tenir sa maison, elle aura aussi un beau succès au congrès et en reviendra changée.  »Vienne, toute ma destinée est dans ce mot «  dira–t-elle plus tard. Elle y trouvera son premier amant Clam, avec qui elle aura un enfant. 

                                               

1815-1822  

Fin du congrès  en juillet 1815. Wilhelmine se rend à nouveau à Paris accompagnée d’Emilie.

   Emilie de Gerschau  de Binzer      

 

 Là elle voit les alliés qui ont envahi Paris, Louis XVIII rétabli sur son trône avec l ‘aide de Talleyrand. Accompagnée de Charles Steward, ambassadeur à Vienne, son nouvel amant  elle dîne dans les restaurants de la capitale fait des achats dans les boutiques, va au théâtre et ce n’est qu' en février 1816 qu’elle retourne à Vienne redevenue calme et libérée des agitations du congrès.

Elle a comme dame de compagnie la comtesse Trogoff , une vieille bretonne émigrée dont Emilie fait un amusant portrait dans ses souvenirs : Elle ne parlait pas un mot d’allemand, prisait , jouait aux cartes et n’aimait que les chiens.

Elle poursuit sa liaison avec Stuart. Mais elle se rend compte qu’il est temps de mettre un peu d’ordre dans sa vie et ses finances et se rend à Sagan. Elle a maintenant 36 ans. En 1818, elle se rapproche de sa mère et séjourne chez elle à Loebichau. Sa mère tient un salon  »la cour des muses »et reçoit beaucoup de gens connus à l’époque.

De retour à Ratiborschitz, elle rencontre des gens qu’elle connaît depuis longtemps, entre autres le comte Rudolf  Schulenburg qui l’aide dans ses affaires. Elle fait des séjours à Karlsbad  qu’elle quitte en août 1818 pour  l’Italie en compagnie de ses filles, de la Trogoff, de sa sœur Jeanne  et du prince Reuss. Elle revit, la chaleur lui fait du bien. A Florence, le malheur la frappe, elle perd  sa fille Clara Bressler âgée de 17 ans. Elle poursuit son voyage jusqu’à Rome et retourne ensuite à Vienne. Stewart quitte Vienne sans la revoir,  il va se marier avec une jeune anglaise.

Schulenburg continue de  s’occuper des affaires de Wilhelmine qui en est contente, car ce travail l’ennuie. Et à ce moment  Schulenburg demande sa main ! Tout d’abord elle est tellement surprise qu’elle éclate de rire, elle, épouser un major de l’armée autrichienne, elle,  la duchesse de Sagan ! Mais elle réfléchit pendant longtemps, elle sent qu’elle est aimée, elle a 38 ans , elle est seule ses amants sont mariés et vieillissent loin d’elle. Alors elle consent, elle se remarie donc  une troisième fois avec Schulenburg à Loebichau, chez sa mère en juin 1919 et se retire à Ratiborschitz. Ses filles pleurent pendant toute la cérémonie, elles savent bien que ce mariage représente une déchéance pour elle.  Elle évite de retourner à Vienne où elle est toujours  l’ex-maîtresse de Metternich et de Steward  et ne jouit pas de la meilleure réputation. Elle passe  les hivers à Sagan où elle est la duchesse régnante avec son prince consort qui s’occupe de l’administration du duché. En 1821 elle a la douleur de perdre sa mère  la duchesse de Courlande, l’amie de  Talleyrand qui est inconsolable.  L’hiver 1821-22 se passe à Sagan en attendant le prochain voyage en Italie. Emilie se marie le 22 juin 1822  avec  Binzer  à Sagan et écrira ses mémoires 40 ans plus tard dans ce charmant livre : » Drei Sommer in Loebichau ».

 

Le séjour  à Naples  

Le15 juillet 1822, elle repart pour Dresde, puis Paris chez sa sœur Dorothée qui habite chez son oncle rue st Florentin, séparée de son mari  et qui a donné le jour en 1820 à Pauline dont on ne sait pas très bien qui est le père.  Elle a déjà deux garçons, Louis et Alexandre. Elle accompagne sa sœur à Valençay chez le prince de Talleyrand. Dorothée a maintenant 29 ans et a toujours un peu  peur de cette grande sœur de 12 ans son aînée, les rapports sont tendus.

En septembre  le voyage se poursuit en direction de l’ Italie avec un détour par Pau et Lourdes, puis Nice et Gênes. Florence et Rome sont  atteints en un mois et en novembre on poursuit le voyage vers le Vésuve et Naples, but du voyage. Ici, elle est presque une inconnue, loin des ragots de Vienne. Elle rencontre une société très  internationale et elle constitue de nouveau un salon. Elle se plait  beaucoup dans cette ambiance et ne songe pas à retourner à Sagan, si Schulenburg a des obligations, qu’il retourne seul à Vienne!

En fait, elle est amoureuse, et cette liaison durera 7 ans, c’est le comte Wilhelm Lichnowski, 30 ans, capitaine de la garnison autrichienne à Naples qui occupe son esprit. Lui voit en elle l’idéal féminin dont il rêve. Quand Schulenburg est retourné à Vienne, il est son chevalier servant attitré, elle fait maintenant partie de la société de Naples et ne songe pas à rentrer.

En 1825 elle veut aller en Sicile elle écrit son journal de voyage qui est un intéressant document sur la façon de voyager à cette époque. Ce jounal existe encore. Une troupe se met en marche : Wilhelmine et son mari, Marie Wilson- von Steinach,  l’amant  Lichnowski , et  deux autres messieurs de Bellval et de Panassy. Ils s‘embarquent le 10 mai 1825, le voyage se passe bien et la troupe  revient  à la fin de l’été, et c’est la séparation : Lichnowski doit rejoindre son régiment à Vérone. Cela fait 3 ans que Wilhelmine a quitté Sagan, ses sœurs lui manquent. Schulenburg  tient avec patience et constance son rôle de prince consort.

Enfin elle arrive à Vienne après 7 ans d’absence, il est temps de retrouver les anciennes résidences, les anciennes connaissances et  la famille. Puis elle retourne à Sagan. Mais elle repart  en automne  1826 pour l’Italie. Elle songe depuis déjà un certain temps à se convertir à la religion catholique, tout son entourage est catholique, sa sœur Dorothée s’est converti après son mariage, mais  son mari est protestant, ses sœurs Pauline et Jeanne aussi, ce sera un problème. Elle s’entretient avec le vicomte d Montmorency de Laval, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège qui l’assure de sa sympathie.  


A Rome, Agricola fait son portrait  

 Elle devient catholique à Pâques 1827 à Rome, sa conversion reste secrète , elle ne le dit pas non plus à Schulenburg. Elle quitte Rome pour revenir à Vienne. Va t-elle rester ? non,  sa nostalgie de l’Italie ne la laisse pas en repos . Son mari l’accueille et lui a trouvé une maison qu’elle installe pour recevoir ses invités. Ses sœurs se réjouissent de la voir se fixer enfin à Vienne, mais pas pour très longtemps, elle repart à Ratiborschitz où elle retrouve la comtesse Trogoff qui s’y est établi à demeure.  

Elle repart pour l’Italie, retrouve Lichnowski  à Padoue, retourne à Ratiborschitz , elle ne sait pas où elle est bien , en fait, elle s’ennuie malgré les visites qu’elle reçoit. Ce sera le drame de sa vie , insatisfaite, déçue dans ses ambitions politiques Elle était trop intelligente pour se satisfaire du rôle que les femmes devaient tenir à cette époque.  

Elle retourne à Vienne et commence à souffrir de migraines, elle vit retirée . En mai 1828 elle retourne à Sagan où sa dernière fille Marie se fiance  avec Fabien Dohna . Elle redoute maintenant la séparation d’avec Marie et la solitude, aussi repart-elle en Italie avec elle.

En juillet 1829 , Marie se marie avec Fabian à Ratiborschitz en même temps que Fritz Piattoli le fils de Jeanne qui épouse Louise Seignoret de Villiers.

A cette époque, il y a au village dans la domesticité de la duchesse  une petite fille, Barunka dont le père adoptif  est le palefrenier Josef Pankerl et la mère Marie Novotna. Elle deviendra plus tard Bozena Némcova, la plus grande poétesse tchèque,  qui écrira le livre culte des tchèques »la grand-mère ». Wilhelmine a servi de modèle à Madame la princesse du récit de Bozen et Emilie est Hortense. Certains ont voulu voir en Bozen une fille illégitime de Wilhelmine ou de Dorothée, car sa date de naissance est incertaine. Le mystère n’est pas résolu. Un fait est certain , elle a bien connu la duchesse à cette époque.  

Bozena Nemcova

Wilhelmine ne se résout pas à laisser partir Marie, ce n’est qu’en janvier 1830 que la séparation a lieu.

Elle retourne à Vienne où elle peut enfin vivre, il semble qu’un changement s’est opéré. Elle rouvre son salon aux anciennes connaissances, en particulier, elle retrouve Metternich , veuf pour la deuxième fois, qui lui demande  à nouveau conseil  et Gentz , le secrétaire.

Entre 1822 et 1830 elle aura fait 10 fois le chemin de la Silésie  en Italie.

 

Les dernières années

 

1830, c’est la révolution en France,

Metternich se rappelle qu’elle a sa sœur auprès de Talleyrand et la charge d’aller aux nouvelles. Mais Talleyrand se rend comme ambassadeur à Londres et emmène Dorothée qui s’était acheté en 1828 le château de Roche cotte pour être chez elle.

Metternich se remarie pour la troisième fois en en 1831 avec Mélanie. Les amis disparaissent Gentz meurt en 1832,  l’empereur François en 1835, en 1836, Louis de Rohan qui en bon catholique ne s’était jamais remarié. Avant la Révolution, la famille de Rohan avait acquis un grand château en Bohème du Nord, Sychrov  où ils avaient pu transporter leurs tableaux, en particulier la galerie des ancêtres  et oeuvres d’art. On peut le visiter encore aujourd’hui.

 Le nonce du pape arrive à Vienne pour lui rappeler que le temps du secret de sa conversion est passé, ce qui ne  touche que Schulenburg qui en fidèle protestant luthérien ne peut avoir une épouse catholique , se cherche un autre logement à Vienne. Mais il continue à administrer ses biens et à rester ami avec ses sœurs.  Wilhelmine néglige Sagan où elle a peu d’attaches .  Maintenant , elle est la vieille dame légendaire du congrès qui se promène sur le Prater  En 1836, elle organise une réunion de famille à Ratiborschitz où viennent ceux de la nouvelle génération et leurs enfants. Pense-t-elle alors à sa fille Wawa  qui a  épousé son cousin Armfeld ? Triste destin de cette femme qui n’a pu élever que les filles des autres et n’a jamais connu la sienne.

En 1837 , elle entreprend un voyage en France pour rendre visite à sa sœur à Rochecotte. Elle est accompagnée d’ Alexandre, le fils cadet de Dorothée qui a 24 ans. Elle arrive donc le 9 décembre 1837 à Rochecotte. Sa sœur qui ne l ‘a pas vue depuis des décennies, est effrayée de la voir tellement grossie, elle a 57 ans , elle est la viennoise qui parle haut et fort. Dorothée  est malade et  la visite de sa sœur aggrave sa maladie.  La famille repart à Paris après le nouvel an en compagnie de Wilhelmine qui se réjouit d’aller en ville. 

On s’installe à l’hôtel Talleyrand rue de St Florentin.  

 

Talleyrand  et l'Hôtel de la rue Saint Florentin à Paris où il mourut en 1838

Wilhelmine reste 3 mois à Paris, elle retrouve de vieux amis, elle est invitée aux Tuileries, elle invite  des amis autrichiens et italiens, elle va aux sessions du parlement. Elle évite la princesse Lievin , ancienne maîtresse de Metternich qui a maintenant Guizot pour amant, ce qui gêne Dorothée qui aime bien la princesse. Visiblement, les deux sœurs n’ont rien de commun et ne peuvent s’entendre . Elle va entendre l’abbé de Ravignan à Notre- Dame et à l’église Saint Roch. Talleyrand est de plus en plus mal. Il ne se déplace plus qu’en chaise roulante, sa fin approche. Une telle ambiance n’est pas agréable pour Wilhelmine, elle repart au printemps 1838 et peu après reçoit la nouvelle de la mort de Talleyrand , le 17 mai 1838 . Dorothée la rejoint à Heidelberg en août avec sa fille Pauline.

Elle passe l’été à Sagan, seule, elle se sent vieille. Emilie qu’elle rencontre la trouve découragée, mélancolique et déprimée, elle a des vraies attaques de désespoir. Revenue à Vienne, elle trouve sa sœur Pauline malade, elle hésite pour retourner en Italie. Elle a une attaque de goutte, puis un zona.

 Le 29 novembre 1839, âgée de 58 ans,  subitement, elle rend le dernier soupir. Emilie a toujours soupçonné qu’une teinture de cheveux  l’avait empoisonnée. Ou bien n’avait-elle seulement plus envie de vivre ?

Pauline héritera de Sagan, elle met  en vente publique, avec l’aide de  son fils Constantin qui avait épousé la fille de Eugène de Beauharnais, la princesse de Leuchtenberg,  les meubles, les tableaux et les objets d’art collectionnés par Peter. Dorothée accourt pour sauver ce qu’elle peut, elle rachètera le carosse avec lequel Peter s’était enfui de Courlande.  Pauline meurt en 1845, son fils Constantin  revendra  Sagan à sa tante Dorothée qui deviendra elle-même duchesse de Sagan en 1844 où elle résidera jusqu’ à sa mort en 1862. Jeanne qui avait hérité de Loebichau de sa mère mourra très âgée en 1876 .

On enterra d’abord Wilhelmine à Nachod, en Bohème, puis on transféra son cercueil à Sagan dans la chapelle de la Croix que sa sœur avait fait ériger.

église de la sainte Croix à Zagan (Pologne).

 

 

Les deux sœurs catholiques reposent avec Louis, duc de Valençay et de Sagan,  le premier fils de Dorothée et l’héritier de Sagan(1811-1898)

 

Les deux sœurs protestantes reposaient dans l’église protestante de Sagan avec leurs parents qui fut détruite par les Polonais après la guerre, Les ossements furent dispersés  et les descendants des Courlande  les réunirent  dans un petit cercueil en 1996 . 

 Seul subsiste le clocher construit par Dorothée  qui vient d’être restauré pour servir de tour de belle vue sur la ville  Le coeur de Wilhelmine  avait été placé dans une urne qui fut volée  puis retrouvée.

Wilhelmine de Sagan fut un femme intelligente, cultivée, belle, riche et désirée, qui  a  magnifiquement raté sa vie, toujours à la recherche de quelque chose qu’elle n’ a  pu atteindre. Elle n’a pas trouvé cette paix intérieure qui aurait pu lui donner le bonheur. Elle aurait aimé jouer un rôle politique, alors qu'elle n'était que duchesse d'un duché qu'elle n'habita presque jamais, mais l’époque était peu favorable à l'épanouissement des femmes qui ne pouvaient jouer un rôle qu’en coulisse comme égéries ou maîtresses.

 Un destin exemplaire de femme au 19ème siècle.

 

 

FAE

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Ile de Ré  Février 2005